En l'an 1152, le comte de Namur et de Luxembourg, Henri l'Aveugle, ayant en haute estime l'ordre des Prémontrés, de fondation récente, fait cadeau à l'Abbaye de Floreffe ( où les religieux de cet ordre s'étaient établis en 1121 ) d'une église et de toutes ses dépendances et revenus, Ste Marie de Leffe. Le Comte cherche ainsi à s'assurer les derniers bastions qui lui restent à Dinant, ville dominée par l'Evêque de Liège.
Henri l'Aveugle pose comme condition à sa donation l'obligation pour l'abbé de Floreffe, d'y fonder un prieuré de Prémontrés
.

L'origine de cette église, et d'une autre toute proche, est attribuée à St Materne, au moment de l'évangélisation de ces régions. L'église Ste Marie de Leffe, depuis deux siècles, y hébergeait des chanoines.

L'Ordre des Prémontrés

L'ordre des prémontrés est fondé en 1120 par Saint Norbert à Prémontré, près de Laon. Né de parents nobles, le comte Norbert de Gennep, destiné à la cléricature, vit une jeunesse plutôt dissipée. Après le choc d'une chute de cheval, il se retire dans le silence d'un monastère et étudie les Saintes Ecritures. Plus tard, il deviendra prédicateur itinérant. En 1120, l'évêque
de Laon l'encourage à fonder une communauté à Prémontré. La vie du prémontré est avant tout une vie de prière, basée sur la règle de Saint-Augustin , dite "canoniale". Les religieux qui y prononcent leurs vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ne sont pas des moines reclus derrière leurs murs, mais des chanoines dits réguliers c'est à dire qu'ils sont actifs dans l'évangélisation et la pastorale des régions où ils résident

 

St Norbert

Collection Musée de la Leffe

 Leffe est le nom donné à l'époque à un faubourg de Dinant, situé sur la rive droite de la Meuse en aval
De la ville.Ce nom de Leffe provient du ruisseau de Leffe jouxtant le prieuré, qui prend sa source aux environs d'Achêne, et cascade jusqu'à la Meuse.
 

 

 
 

 Ce cours d'eau permet d'actionner plusieurs moulins, dont l'abbaye fait l'acquisition au cours du
13e siècle. Ceux-ci fournissent à l'Abbaye ce dont elle a besoin, comme de la farine et de l'huile.
Ils fournissaient par ailleurs l'énergie permettant l'activité de forges et polissoirs - notamment pour le polissage du " marbre noir de Dinant" ( voir ci-contre ), cette pierre calcaire, le petit granit, qui fut exportée pendant des siècles dans toute l'Europe, principalement en France.

 Ils servent également à moudre les céréales nécessaires à la fabrication de la bière L'essor de ce prieuré est tel que, moins d'un siècle plus tard, en 1200, il devient indépendant de Floreffe et devient Abbaye. Wéric, prieur de Floreffe, en devient alors le premier abbé. Elle devient également propriétaire de terres et de bois, elle procure du travail salarié à des dizaines de serfs affranchis. En bref, elle joue un rôle considérable dans la région

  En l'an 1240, l'Abbaye de Leffe achète la brassine de Saint-Médart sur l'autre rive de la Meuse à un clerc du nom de Gossuin.
( un document permet de dater de façon certaine les débuts de la brasserie à l'Abbaye de Leffe. Il est conservé aux archives de l'Etat à Namur. Un fac similé est d'ailleurs visible au petit musée de la bière Leffe.
Extrait ci-dessous )
 

 

 

Extrait de l'acte de vente du clerc Gossuin

" Gossuin, clerc de Dinant, fait savoir qu'en présence des échevins de Dinant, siègeant "pro tribunali", il a transporté ( soit vendu ) à l'Abbaye de Leffe des cens et rentes à Leffe, sur le moulin de Berchelaucheras, sur des biens in vico ante molenarium de Pacuvillon, sur des biens en vis sous Leffe, sur des biens à Saint-Médart, au pied du pont, sur une brassine à Saint-Médart ( ... ) En outre, l'Abbaye, après sa mort, aura tous ses biens, tant bois, terres que champs à Villers, Malaise et ailleurs ( ... )

1240, mars, in die beati Benedicti "

 On déplace cette brassine rapidement dans les environs de l'Abbaye. Les chanoines y brassent alors, probablement eux-mêmes, de la bière à l'intention de la communauté, des voyageurs et des pèlerins. A l'époque la seule méthode de brassage est la fermentation haute, une technique encore utilisée de nos jours pour produire la Leffe.

L'utilité d'une brasserie ou "brassine" au Moyen-Age est avant tout d'ordre sanitaire. En effet, il est impossible à l'époque de vérifier si l'eau de source est propre ou non à la consommation . Grâce à la cuisson et au processus assainissant de la fermentation , l'eau est purifiée et la bière constitue une boisson saine. De plus , la bière possède des qualités nutritives élevées, qui lui vaut le surnom de " pain liquide ". Qualités précieuses à une époque où il y eu de terribles famines ( 1125, 1195-97, 1315-16 ). A noter également en 1348, les ravages de la plus terrible épidémie de peste noire qui tua 1/3 de la population du continent à cette époque ( soit environ 25 millions d'êtres humains )

 LA TERRIBLE PESTE NOIRE DE 1348

La peste qui avait régulièrement sévi en Europe du VI au IXème siècle avait pratiquement disparue. Apparue en Asie centrale en 1337 elle laissa treize millions de morts après son passage en Chine !
En 1347 elle détruit l'armée de la Horde d'Or (les mongols) qui assiégeaient les génois dans Caffa en Crimée. De là, l'épidémie se propagea en Sicile pour atteindre en 1348 la France et l'Espagne.
En 1349 elle se répand en Allemagne, en Europe centrale, puis en Angleterre ou en une seule année un quart de la population disparaît. Ce chiffre monta à 40 % de la population anglaise dans les années qui suivirent . Sur 3 millions 1/2 d'habitants, il n'en resta plus que deux millions après le passage de ce terrible fléau !
Après une absence de quatre siècles la planète toute entière va connaître 370 années d'épidémies de peste qui se renouvelleront de 1348 à 1721 avec une cadence plus ou moins constante de 3 à 4 épidémies par siècle écoulé.

La prospérité de l'Abbaye prend fin au XVe siècle. De terribles inondations ( 1460 ) submergent entièrement les bâtiments et de nombreux religieux périssent.

Depuis 1430, les relations entre la Principauté de Liège, dont Dinant fait partie, et le Duché de Bourgogne sont assez tendues. Lorsque le Duc de Bourgogne, Philippe le Bon, impose son neveu Louis de Bourbon, comme évêque de Liège, les Liègeois, encouragés par le Roi de France Charles XI, se révoltent et proclament la déchéance du neveu en 1465. Mais ils ne reçurent aucune aide de la France alors que l'armée Bourguignonne occupait la principauté et restaurait Louis de Bourbon sur son trône la même année.

 
 

 Dinant se révolte et la réaction de Charles le Téméraire, fils de Philippe le Bon, ne se fait pas attendre. En l'an 1466, il installe son quartier général à Leffe, exilant par la même les religieux.. Dinant fut dès lors assiégée, prise d'assaut, livrée au pillage et entièrement détruite. L'abbaye, quant à elle, subit également les outrages guerriers des bourguignons. Les bâtiments furent démolis, les archives et la bibliothèque totalement brûlées.Ces évènements signérent le coup d'arrêt de l'activité brassicole.

S'ensuivirent des guerres incessantes, des famines, des épidémies, et la montée du prostétantisme....

Florin ( 1466-1477 )

 Ruinée, l'Abbaye met du temps à se redresser. Les moines furent contraints de vendre une partie de leurs terres et de confier leur production de bière aux laïcs, sous le contrôle du Père Abbé. La brasserie fournit alors la bière nécessaire à la consommation intérieure de l'Abbaye, afin qu'elle puisse vivre en autarcie.

Fin du XVIe siècle, l'abbé Georges du Tern, réussit à redresser financièrement et spirituellement l'Abbaye de Leffe.

Le testament de "l'honeste homme" ( voir ci-dessous ) Norbert Martin (1654) donne de précieuses informations sur le statut de la brasserie au sein de l'Abbaye. Nous y apprenons que le brasseur loge dans une maison derrière le grand moulin et la "brassine". Par ce document il lègue, entre autre, trois maisons et plus de 1500 florins à sa famille. Nous pouvons en conclure que son activité est fort rentable...! L'Abbaye loue la brasserie 30 florins et y perçoit 250 florins de taxe. Le procédé de fabrication reste la propriété de l'Abbaye. Outre le paiement de droits et de taxes, le brasseur doit offrir à Noël, une livre de clous de girofle, vieille survivance du Moyen-Age où on payait en nature.

 

Testament de l'honete homme Norbert Martin ( Maitre-brasseur )

Obiit 23 7bris 1654

In Nomine Domini Amen 

Cejourd'hui vingt deuxième de septembre an 1654 par devant moÿ
notaire soubsigné presents les temoins en bas denommés personellement
constitué honete homme Norbert Martin etant au lit malade, neanmoins
en ses bons sens, memoire et entendement lequel en presence et du
consentement de Catherine de Wespin sa femme at déclaré d'avoir fait
et ordonnez son testament et act de volonté dernière en la forme qui sensuit.
Premierement apres avoir recommandé son âme a Dieu son createur
lors quelle sera a partir de ce monde, et a son patron St Norbert,
at elu le lieu de sa sepulture en l'eglise notre dame de Leffe aupres de
ses feu pere et mere, la ou il a fondé un anniversaire et messe annuelle
a diacre et sous diacre a chante en la ditte eglise par les religieux 8 fls
qui seront addectés sur la maison et la brassine qui luÿ appartiennent
derriere le grand moulin dudit Leffe : afin d'etre prié Dieu pour son
âme de ses feu et mere et parens decedés.
Item laisse aux pauvres de la paroisse St George audit Leffe
6 fls de rente qu'il a affecté sur la maison que possède Pierre Baré
cordonnier en la rue paroisse Saint Pierre fauxbourg de Dinant,
au contenu des lettres pour etre distribué aux susdits pauvres chaque
an le jour du noel par le Rd Curé et mambours de laditte eglise.
Item encor laisse au curé de la ditte eglise trois fls de rente a
perpetuité pour fondation d'un anniversaire a chanter chaque an au
lendemain St Laurent affectés sur la maison et jardins qu'ils ont
acquis de Pierre Piotte située audit Leffe a l'intention et
soulagement de son ame et de ses feu pere et mere. Plus laissez
pour confirmation de sondit present testament a la fabrique StLambert
un quart de patacon et autant a celle de la paroisse une fois a payer.
Item veut etre donné a la fille Pierre Piotte la somme de cent florins
une fois et un jazrand d'argent qui procede de sa mere.
Item veut et ordonne lorsque Nicolas Martin son neveu prendra
etat de mariage que la ditte Catherine de Wespin sa femme aÿe
a lui donner la somme de douze cent fls bbants comptans.
Plus avoir laissé a Damoude et Marguerite Martin ses nieces
chacune une somme de cent fls une fois a payer apres son deces.
Voulant et entendant que la ditte Catherine sa femme soit dame et
maitresse absolue sa vie durante de tous et quelconques ses biens
meubles immeubles qui seront trouvés en etre au jour du trepas dudit
testateur, avec pouvoir neanmoins de disposer a son plaisir de la moitié
de ses dits biens, en laissant l'autre moitié audit Nicolas son neveu
de tout ce qui sera trouvé apres le décès de la ditte Catherine tant
desdits meubles que immeubles instituant pour la moitié dez maintenant
pour lors heritiers alencontre de laditte Catherine sa femme, voir et a
condition que ledit Nicolas et lesdittes Damoude et Marguerite Martin,
ne pourront molester laditte Catherine sa femme pour aucune pretentions
pour la succession de leurs feu pere et mere grand pere et grand mere,
ou de leurs freres et soeurs, que ledit Norbert testateur pouroit avoir
administré et gouverné.
Conditions de plus qu'arrivant la mort dudit Nicolas Martin son
neveux sans hoirs legitimes que la moitié des biens cÿ dessus luÿ
laisse droit et actions en descendant suivront et retourneront aux susdittes
Damoude et Marguerite Martin ses soeurs et leur representans.
Ainsÿ fait ordonné et testaté en la maison neuve dudit testateur
située à Leffe franchise de Dinant en une chambre par terre joignante
au jardin en presence du Sr Jean Cheniaux docteur en médecine et
Mre Louÿs Orban chirurgien bourgeois dudit Dinant tesmonis qui ont
avec ledit testateur et Catherine sa femme soubsigné avec moÿ.
Ainsÿ etoit a la minutte originale apposé la marque Norbert Martin,
Signé Catherine Wespin, J. Cheniaux Louÿs Orban et moÿ No
qui accepte la presente copie ÿ concorder.

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( signé ) Jean de Frahan Nore Imlé et admis au Conseil de Namur

"J'ai collationné la présente a une copie authentique reposante au monastere de Leffe et l'ai trouvé conforme, ce que j'atteste."

( signé ) G. Dargent notaire


 
 

  C'est l'abbé Perpète Renson ( 1704-1743 ) qui marquera le plus l'histoire de l'Abbaye de Leffe. Bâtisseur, il fait construire moulins, granges, remises et une brasserie alimentée par la source d'eau cristalline coulant aux portes de l'Abbaye. Il fait également reconstruire l'église pour remplacer celle qui fût érigée après 1466.

 En 1735, l'Abbaye se voit obligée d'offrir l'hospitalité à un régiment de Hussards qui font de nombreux dégâts au mobilier et aux bâtiments. Ils n'épargnent pas la brasserie et les tonneaux de bière, non consommés, sont brisés ou éventrés. L'Abbé Perpète Renson traîne la ville de Dinant en justice pour lui avoir envoyé ces indésirables.

Quelques années plus tard, des dépenses importantes sont effectuées pour rénover la brasserie, entre autre l'achat d'une nouvelle meule. Le Sieur Gaspard, brasseur laïc de l'abbaye, profite dès lors de la prospérité de la brasserie en pleine expansion.

Celle ci sera ainsi régulièrement agrandie et modernisée, elle possèdera même sa propre houblonnière...

 En 1789, c'est la révolution française.

En terres belgiques* un vent de liberté souffle également provoquant la rebellion de certaines provinces belgiques contre l'autorité autrichienne, c'est l'éphémère "révolution brabançonne", étouffée dans l'oeuf.

* le mot belgique était, jusqu’en 1789, un adjectif. On disait : les provinces belgiques, la Gaule belgique, les troupes belgiques comme on dit germanique. Mais les habitants des provinces belgiques étaient les Belges. Ce n’est que vers 1792 que l’adjectif belge s’est substitué à l’adjectif belgique.
 

 

 

La Révolution Brabançonne

La Révolution Brabançonne (1789-1790) est une révolte menée contre les mesures de rationalisation imposées par Joseph II ( empereur d’Autriche 1765-1790 ), surnommé l'Empereur-Sacristain. Ces réformes sont mal acceptées par les pouvoirs traditionnels et locaux ( église, justice, Etats provinciaux, corps de métiers ) et une réaction ne se fait pas attendre. Malgré leurs dissensions internes, divers opposants vont s’unir et ils font dominer le courant réactionnaire. Les révolutionnaires gagnent une première bataille, mais l’armée des Patriotes ( bras armé de la révolution brabançonne ) doit finalement céder.

Le drapeau belge actuel est issu de cette révolution brabançonne de 1789 dirigée contre
l'Empereur Joseph II. La révolution brabançonne eut comme effet la formation de la république des " Etats Belgique Unis ". Le drapeau rassemblait en bandes horizontales, les couleurs du Brabant et des Flandres ( jaune & noire ) avec celle du Hainaut ( rouge ).

Ecu ( 1790 )

 
 

 C'est finalement l'arrivée des troupes républicaines françaises qui va sonner le glas de l'Abbaye. En 1794, l'Abbaye de Leffe est attaquée et pillée par les soldats républicains. Les dégâts sont recensés le 9 brumaire 1794 par les citoyens Patigny et Labart, notables de Dinant, accompagnés d'Hubert Evrard, couvreur. Comme on peut le lire sur ce document, la brasserie n'est pas épargnée : " la chaudière a été volée avec les deux cuves, le fourneau est démolli, les grilles et les fers sont arrachés, le refroidissoir est par terre...".

Deux années plus tard , en 1796, l'Abbaye est officiellement supprimée par la loi républicaine du 15 fructidor, An IV, déclarée Bien national et vendue par lots successifs. L'acquéreur est l'Abbé Frédéric, dernier prélat de Leffe sous l'Ancien Régime. La houblonnière et la brasserie sont attribuées à Joseph Georges et Alexandre Fissiaux, ex-religieux de Leffe.

Ensuite, au gré des ventes et des héritages, l'Abbaye va être partagée en plusieurs propriétaires et l'église sera abattue. Les bâtiments finissent par être vendus en 1816 à une firme française de Monthermé qui les transforme en verrerie. Une faillite en 1842 provoque la vente d'une partie des constructions à un habitant de Leffe, l'autre partie étant affectée à une papeterie, puis à une fabrique de lin. L'activité de la brasserie, quant à elle, continue au ralenti jusqu'en 1809, et puis est finalement abandonnée...

 

L'Abbaye restera inoccupée pendant plus d'un siècle et ne se réanimera qu'en 1902 avec l'arrivée de Prémontrés de Saint-Michel de Frigolet chassés de France par la loi Combes qui interdisait aux communautés "sans utilité sociale" de posséder des biens fonciers.

Avec l'aide des communautés catholiques, ils remirent les anciens bâtiments en état, transformant notamment une ancienne grange en église abbatiale. Par la suite fut construite une tour néo-baroque et le campanile, qui constitue aujourd'hui le logo des bières Leffe

Mais le XXème siècle apporta, une fois de plus, son lot de désolations dans la région. Les pères de Leffe furent massacrés pendant la première guerre mondiale, les archives détruites dans un incendie. La malchance allait continuer à s'abattre sur l'abbaye

Suite de cet historique ...

et notamment le renouveau de la brasserie !!!!

Très prochainement !!

( 02/03/2003 )